|
La pluie
Spectacle
de marionnettes
Créé
au Théâtre de la Commune les 27
avril et 5, 11, 13, 19 et 25 mai 2001
Repris du 10
au 24 juillet 2001 au Théâtre du Chêne Noir à Avignon
puis en tournée

photo Marinette
Delanné |
de
Daniel Keene
- Traduction Séverine
Magois
Fabrication, manipulation, jeu
: Alexandre
Haslé
collaboration artistique : Laurent
Caillon
avec la complicité de : Jean-Marc Culiersi
lumières Dominique Fortin
Hanna
raconte comment, il y a longtemps, alors qu'elle était encore jeune,
des gens pressés de monter dans un train lui ont donné des
objets de toutes sortes qu'elle a rangé dans sa maison, qui est
vite devenue trop petite pour les contenir tous. Obsédée
par le souvenir de ces silhouettes imprécises, elle finira par
remettre un visage sur l'ombre de cet enfant qui lui avait donné
une bouteille contenant de l'eau de pluie. Dans ce texte court, Daniel
Keene a su évoquer, avec une infinie pudeur, la biographie de poussière
de ces "voyageurs" qui ne sont jamais revenus.
Extrait
Hanna,
une vieille femme
Il
fut un temps où les gens me donnaient toutes sortes de choses
toutes sortes de gens toutes sortes de choses des miches de pain encore
toutes chaudes à la sortie du four des biscuits moelleux saupoudrés
de sucre glace des trognons de pommes et des boîtes d'allumettes
grillées des fleurs jaunes et des paquets en papier kraft retenus
par de la ficelle des couvertures et des tasses et des bouilloires et
des souliers d'enfants et des plats ébréchés et
des bocaux et des bocaux de cendres et de la pluie quelqu'un m'a donné
de la pluie un jour quelqu'un m'a donné de la pluie
Je ne connaissais pas ces gens ils me donnaient
des affaires avant de monter dans le train ils étaient pressés
de monter dans le train il y en avait d'autres qui leur disaient de
monter dans le train et qu'il fallait qu'ils se dépêchent
fallait qu'ils se dépêchent de monter à bord le
train était tellement bondé tellement tellement bondé
que je ne savais pas comment tout le monde allait entrer ils entraient
tous pourtant je ne sais pas comment ils entraient tous dans le train
et je ne saurai jamais comment ils faisaient ils le faisaient et puis
c'est tout et puis les portes du train se refermaient et le train partait
et on me laissait là avec toutes ces affaires qu'on m'avait données
ça n'en finissait pas de se passer parce qu'il n'y avait pas
qu'un seul train il y avait des tas de trains et c'était toujours
pareil peut-être que c'était toujours le même train
qui faisait l'aller-retour l'aller et puis le retour je ne sais pas
où il allait seulement que les gens ne revenaient jamais. C'était
il y a longtemps mais c'est très clair dans mon souvenir
J'étais là comme ça vous voyez comme ça
debout comme ça et ils me voyaient et ils me donnaient ces affaires
qu'ils avaient dans les bras rien n'était autorisé dans
le train rien de rien on leur avait dit qu'ils ne pouvaient rien prendre
avec eux
(…)

photo Marinette
Delanné
Entretien
avec Daniel Keene
Quand on lit un poème
– un poème digne de ce nom – on ne sait jamais de quoi le vers
suivant sera fait. Quand il arrive, on se dit « ah, ça
ne pouvait être que ça ». Ce que je recherche, c’est
que mes pièces soient tout à la fois imprévisibles
et inévitables.
Dans La pluie, la femme essaie constamment d’éviter de parler
de ce petit garçon. Mais il est là, juste là, depuis
le tout début. Elle sait que finalement il lui faudra parler
de ce petit garçon. Mais c’est très douloureux. (…)
Elle est comme une figure christique et le petit garçon est sa
souffrance. Elle essaie d’évoquer tout le reste – les objets,
les gens – afin de ne pas avoir à parler du petit garçon.
Mais elle sait, tout près de la fin, que le petit garçon
approche et approche et approche… Et elle ne cesse de s’en détourner
et finalement il lui faut faire face et se libérer de tout ça.
Ainsi, elle prend le temps à rebours. Son voyage part de tous
ces objets brisés, décomposés, abandonnés
pour, à travers ces objets, retrouver les gens qui les lui ont
donnés, et puis, à travers eux, retrouver le petit garçon.
Le temps, relativement à ce point précis est lié,
je suppose, à cette idée de personnages absents. En m’intéressant
à la présence, puisque le théâtre a lieu
« ici et maintenant », je m’intéresse aussi nécessairement
à l’absence.
Propos recueillis par Laurent Caillon. Mars 2000
(Traduction de l’australien: Séverine Magois)
Notes
de scénographie
En parlant de la
pluie, Daniel Keene parle de voyage.
Ce voyage, j'ai voulu le faire avec des marionnettes. Parce qu'elles
vivent dans un autre monde et qu'il m'a semblé que le récit d'Hanna
était aussi dans un autre monde : sa mémoire.
En papier mâché ou en chiffon, petites ou grandes, elles peuvent dormir
dans un étui à violon ou vivre dans un sac à main. Et parce qu'elles
sont vivantes, elles nous racontent des histoires que nous voulons croire.
Alors, des objets que va manipuler Hanna, vont naître les gens qui les
lui ont donnés, et qui, sans la marionnette, n'existeraient plus que
dans sa mémoire.
Plutôt qu'un spectacle de marionnettes, c'est un spectacle avec des
marionnettes dont il s'agit, parce qu'en les manipulant, je ne suis
pas derrière elles mais avec elles.
Et si Hanna parle à travers ma voix, c'est peut-être parce que comme
les gens qu'elle évoque, elle-même ne vit plus que dans sa mémoire :
celle du petit garçon revenu chercher "la pluie tombée sur le toit de
sa maison".
Alexandre Haslé
Production
Théâtre de la Commune
/ Cie Les lendemains de la veille
|