Pour nous
cependant qui le redécouvrons, ce n'est pas tant la volonté
de témoigner d'une curiosité érudite à l'égard
de l'auteur ou d'entamer sa réhabilitation posthume qui nous
ramène à la pièce et nous la fait aimer. Si Narcisse
occupe une place particulière dans le cycle de notre saison,
c'est qu'à traver sa radicale simplicité (d'autres diraient
simplisme), ou au delà, sur le ton léger de la comédie,
elle nous parle d'un sentiment complexe et familier: la sensation de
soi-même.
En brodant
librement sur le mythe-tragique dans sa version originelle - en poussant
la logique juqu'à l'aburde, et en l'inscrivant dans le contexte
de l'adolescence, où ces jeune gens qui se jouent cruellement
d'eux-mêmes et de leur image, Rousseau touche à quelque
chose de vrai et de profond en nous.
Sans doute,
pour les raisons mêmes qui l'ont fait échouer, la pièce
nous parvient-elle maintenant comme l'esquisse imparfaite mais passionnante
d'une oeuvre vraiment moderne - du moins c'est ainsi que nous nous attacherons
à y travailler.
Le vide et le plein
Nous sommes
- au moment où j'écris ces quelques notes - en train de
chercher "l'autre pièce", celle que Jean-Jacques Rousseau a peut-être
écrite sans le savoir, sans le vouloir ou se l'avouer; celle
que contient son oeuvre et le regard que nous y portons maintenant.
S'essayant
à produire un théâtre à l'exemple des maîtres
qu'il révère et qu'il voudrait égaler, il fourbit
les outils dramaturgiques de l'époque. Mais en se jouant négligemment
avec les références d'un mythe, tragique à l'origine,
et qui nous vient de loin, il est sur la trace d'une obsession qu'on
retrouvera plus tard dans Les Rêveries ou Les Confessions
: le plaisir de plonger en soi-même et la crainte de s'y perdre.
La "féminité" de Valère n'est-elle pas d'abord,
et bien au-delà d'une mode vestimentaire ou d'une excessive inclination
à la parure, une tendance à ne regarder qu'en soi, à
s'y plaire et à en éprouver des émotions délicieuses
autant que des questionnements inquiets? Tendance à laquelle
on ne saurait sans légèreté attribuer une spécificité
exclusivement masculine ou féminine, et que l'adolescence nous
fait découvrir et connaître tardivement... si elle se prolonge.
Par le biais
d'une ruse bénigne, 3 jeunes femmes insouciantes tendent sans
le savoir un piège virtuel, elles ouvrent une brêche dans
la réalité; si Valère s'y précipite, c'est
peut-être qu'il la porte déjà en lui et qu'elle
lui offre avant le mariage et le cours d'une vie normalisée,
un ultime recours à l'enfance et à ses folies; le stratagème
imaginé par Rousseau est d'une matérialité grossière,
il produit cependant - au delà des prévisions de celles
qui le mettent en oeuvre - du rêve et de l'intangible.
C'est pourquoi
nous avons choisi pour le raconter, le vide et non le plein; sans doute
aussi parce qu'ainsi débarrassé de l'anecdote, il devient
une autre scène, minuscule et magique sur laquelle se joue un
voyage en soi-même: un petit théâtre vide ou chacun
met ce qu'il veut, théâtre de l'imaginaire, celui des personnages
sur le plateau et du public dans la salle.
Avec
Eric Berger, Jacques Dacqmine, Julie Harnois, Benoît Marchand,
Nine de Montal, Arnaud Pujol, Vijaya Tassy.
Décor
Jean Haas, lumières Dominique Fortin, assistante à la
mise en scène Olivia Burton.
Directeur
technique Bernard Estève, régie générale
François Flouret, régie lumière Anne Poitevin,
chef machiniste Serge Serrano.
Production
Théâtre de la Commune avec la participation artistique
du Jeune Théâtre National.
"Le complot de Narcisse a été pris
avec autant de sérieux par Didier Bezace qu'il a été
traité avec gaieté. Il devient une épreuve, le
terme d'une initiation, qui conduit aux bords de la folie, où
le jeune-homme quitterait l'indécision bienheureuse de l'état
de nature pour choisir l'autre sexe (rompre avec le même) et entrer
dans le monde. Et où l'acteur cesserait de jouer, d'exprimer
les variations qu'autorise la scène, pour retourner au réel."(Jean-Louis
Perrier - Le Monde)
"C'est un enfant qui veut dire la vérité,
Rousseau, qui veut la dire toute - cela est insupportable et puis son
Narcisse n'est pas un chef d'oeuvre - mais il a mille ans et quelle
âme!"(Frédéric Ferney - Le Figaro)