THEATRE DE LA COMMUNE
Saison 98/99


Narcisse
de Jean-Jacques Rousseau
mise en scène Didier Bezace,
collaboration artistique Laurent Caillon

17 novembre au 20 décembre 1998

Ecrite à 18 ans, Narcisse est l'oeuvre d'un jeune-homme qui s'essaye au théâtre. Elle est construite autour d'un stratagème, utilise plus ou moins adroitement les ressorts dramaturgiques de l'époque (quiproquos, chassés-croisés amoureux) et se veut la satire sociale d'un comportement. Du moins c'est ainsi qu'elle fut reçue par les contemporains qui n'en firent pas grand cas: Narcisse fut jouée 2 fois et ne connut pas de succès. Rousseau laissa cependant imprimer ce que le jeune-homme avait écrit en rêvant peut-être de devenir un grand auteur dramatique. Et ces quelques lignes de prose théâtrale adolescentes se perdirent définitivement dans l'océan de ses oeuvre complètes.

Pour nous cependant qui le redécouvrons, ce n'est pas tant la volonté de témoigner d'une curiosité érudite à l'égard de l'auteur ou d'entamer sa réhabilitation posthume qui nous ramène à la pièce et nous la fait aimer. Si Narcisse occupe une place particulière dans le cycle de notre saison, c'est qu'à traver sa radicale simplicité (d'autres diraient simplisme), ou au delà, sur le ton léger de la comédie, elle nous parle d'un sentiment complexe et familier: la sensation de soi-même.

En brodant librement sur le mythe-tragique dans sa version originelle - en poussant la logique juqu'à l'aburde, et en l'inscrivant dans le contexte de l'adolescence, où ces jeune gens qui se jouent cruellement d'eux-mêmes et de leur image, Rousseau touche à quelque chose de vrai et de profond en nous.
Sans doute, pour les raisons mêmes qui l'ont fait échouer, la pièce nous parvient-elle maintenant comme l'esquisse imparfaite mais passionnante d'une oeuvre vraiment moderne - du moins c'est ainsi que nous nous attacherons à y travailler.



Le vide et le plein

Nous sommes - au moment où j'écris ces quelques notes - en train de chercher "l'autre pièce", celle que Jean-Jacques Rousseau a peut-être écrite sans le savoir, sans le vouloir ou se l'avouer; celle que contient son oeuvre et le regard que nous y portons maintenant.
S'essayant à produire un théâtre à l'exemple des maîtres qu'il révère et qu'il voudrait égaler, il fourbit les outils dramaturgiques de l'époque. Mais en se jouant négligemment avec les références d'un mythe, tragique à l'origine, et qui nous vient de loin, il est sur la trace d'une obsession qu'on retrouvera plus tard dans Les Rêveries ou Les Confessions : le plaisir de plonger en soi-même et la crainte de s'y perdre. La "féminité" de Valère n'est-elle pas d'abord, et bien au-delà d'une mode vestimentaire ou d'une excessive inclination à la parure, une tendance à ne regarder qu'en soi, à s'y plaire et à en éprouver des émotions délicieuses autant que des questionnements inquiets? Tendance à laquelle on ne saurait sans légèreté attribuer une spécificité exclusivement masculine ou féminine, et que l'adolescence nous fait découvrir et connaître tardivement... si elle se prolonge.
Par le biais d'une ruse bénigne, 3 jeunes femmes insouciantes tendent sans le savoir un piège virtuel, elles ouvrent une brêche dans la réalité; si Valère s'y précipite, c'est peut-être qu'il la porte déjà en lui et qu'elle lui offre avant le mariage et le cours d'une vie normalisée, un ultime recours à l'enfance et à ses folies; le stratagème imaginé par Rousseau est d'une matérialité grossière, il produit cependant - au delà des prévisions de celles qui le mettent en oeuvre - du rêve et de l'intangible.
C'est pourquoi nous avons choisi pour le raconter, le vide et non le plein; sans doute aussi parce qu'ainsi débarrassé de l'anecdote, il devient une autre scène, minuscule et magique sur laquelle se joue un voyage en soi-même: un petit théâtre vide ou chacun met ce qu'il veut, théâtre de l'imaginaire, celui des personnages sur le plateau et du public dans la salle.


Avec Eric Berger, Jacques Dacqmine, Julie Harnois, Benoît Marchand, Nine de Montal, Arnaud Pujol, Vijaya Tassy.

Décor Jean Haas, lumières Dominique Fortin, assistante à la mise en scène Olivia Burton.
Directeur technique Bernard Estève, régie générale François Flouret, régie lumière Anne Poitevin, chef machiniste Serge Serrano.
 

Production Théâtre de la Commune avec la participation artistique du Jeune Théâtre National.

 

"Le complot de Narcisse a été pris avec autant de sérieux par Didier Bezace qu'il a été traité avec gaieté. Il devient une épreuve, le terme d'une initiation, qui conduit aux bords de la folie, où le jeune-homme quitterait l'indécision bienheureuse de l'état de nature pour choisir l'autre sexe (rompre avec le même) et entrer dans le monde. Et où l'acteur cesserait de jouer, d'exprimer les variations qu'autorise la scène, pour retourner au réel."(Jean-Louis Perrier - Le Monde)
"C'est un enfant qui veut dire la vérité, Rousseau, qui veut la dire toute - cela est insupportable et puis son Narcisse n'est pas un chef d'oeuvre - mais il a mille ans et quelle âme!"(Frédéric Ferney - Le Figaro)